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L.Immeli, P.Douglas, and K.-L.Kolho, “Challenges to Infant Health Care in the Social Media Era: Misinformation and Medicalisation,” Acta Paediatrica115, no. 5 (2026): 1029–1035, https://doi.org/10.1111/apa.70468  

1 – Introduction

Les pleurs, les cris, les difficultés d’allaitement et le sommeil de leur bébé incitent fréquemment les parents à rechercher de l’aide. Environ 1 parent sur 5 déclare que son bébé pleure excessivement, engendrant un stress important et une recherche de solutions efficaces.

Dans les pays à revenu élevé, ils peuvent s’adresser à un large panel de professionnels de santé, accroissant le risque de conseils incohérents ou contradictoires. Cet accès facilité contribue également à accroître la « pathologisation » du comportement normal du nourrisson et au recours à des thérapies alternatives non médicales.

Cela risque d’augmenter involontairement l’anxiété parentale en se concentrant sur le traitement du comportement du nourrisson et en négligeant l’importance de soutenir le bien-être des parents, de réduire leur stress et de promouvoir les interactions précoces parent-enfant.

2 – Médicalisation et thérapies alternatives

En Australie et aux États-Unis, cette médicalisation du comportement normal du nourrisson s’est accélérée, avec notamment une augmentation spectaculaire des interventions sur les freins de langue et de lèvres en réponse aux difficultés d’allaitement. https://www.co-naitre.net/2021/02/03/la-saga-des-freins-buccaux-restrictifs-chez-lenfant-allaite/

Malgré l’absence de preuves scientifiques, les thérapies corporelles (ostéopathie, thérapie cranio-sacrée, chiropractie, réflexologie, massage…) se sont développées et sont présentées comme une solution aux problèmes d’alimentation, de pleurs et de sommeil.

D’un point de vue épidémiologique, il est peu probable que l’augmentation rapide de ces maladies (reflux gastro-œsophagien, colites allergiques, ankyloglossie…) soit réelle, mais plutôt liée à un surdiagnostic entraînant un surtraitement.

3 – Facteurs culturels et systémiques

La fatigue parentale est fréquente dans les pays à revenu élevé. L’individualisme joue un rôle plus important que les inégalités économiques ou la plupart des autres facteurs familiaux dans l’épuisement parental.  Dans une société individualiste, les parents sont responsables de leur propre bien-être et de celui de leur famille proche. L’éloignement de la famille élargie limite les possibilités d’aide au quotidien ainsi que le partage des expériences quotidiennes.

L’offre de traitements infantiles dans les pays à revenu élevé se distingue par son ampleur, sa commercialisation et l’utilisation d’un langage médicalisé. Cette offre profite de fortes attentes envers l’investissement parental, renforçant l’idée que les comportements normaux du nourrisson nécessitent un traitement.

4 – Rôle des médias sociaux et des influences commerciales

L’OMS a identifié la désinformation en santé comme une menace majeure pour la santé mondiale.

Les plateformes comme Instagram, Facebook, TikTok… ont une diffusion rapide et une lisibilité élevée malgré une validité scientifique souvent faible ou erronée et un intérêt commercial flagrant. Les médias sociaux façonnent activement la médicalisation et le recours à des thérapies alternatives pour des comportements normaux des nourrissons, brouillant la frontière entre les conseils de santé et le marketing commercial, et renforçant la pression parentale pour agir.

Parallèlement, la communication des institutions est mal adaptée pour contrer leurs contenus attrayants, mais souvent inexacts, auxquels les parents sont exposés. Ce décalage reflète un vrai problème d’information pour les familles.

5 – Exemples d’interventions et leurs fondements empiriques

Symptômes Traitement EBM Risques
pleurs et agitation, régurgitations/reflux, troubles du sommeilrégimes d’éviction (mère et/ou nourrisson) pas de preuves scientifiques pour un nourrisson eutrophe et sans autres signes d’allergierisques de diminution de la tolérance aux allergènes
 
diminution du bien-être maternel
inhibiteurs de la pompe à protonsaucun bénéfice par rapport au placeboaugmentation des risques d’infections, d’allergies et de fractures osseuses

Recommandations Haute Autorité de Santé – Reflux gastro-œsophagien chez l’enfant de moins d’un an : définitions, prise en charge et pertinence des traitements pharmacologiques)

Symptômes Traitement EBM Risques
allaitement et difficultés d’alimentation, irritabilité du nourrisson, troubles du sommeilchirurgie des freins de langue, de lèvre
 
bénéfices à court terme pour les douleurs des mamelons
liées à un frein de langue « classique » restrictif ;
pas de preuves de haute qualité pour l’ankyloglossie
« postérieure », le frein labial..
complications chirurgicales aggravation des difficultés alimentaires, aversions orales, douleurs
coût financier
thérapies corporelles (ostéopathie, chiropractie, réflexologie, thérapie cranio-sacrée)Aucune preuve d’efficacitérisque de diagnostic tardif d’une pathologie, perturbation de l’interaction parents-enfant, surmédicalisation, coûts excessifs
 
Souvent présentées aux parents comme une solution au « traumatisme de la naissance »

6 – Conséquences imprévues pour les nourrissons, les parents et la société

Ces discours multiples peuvent amplifier le stress et l’anxiété. Ils peuvent transformer l’interprétation de comportements normaux comme les pleurs (communication), en symptômes nécessitant une prise en charge. Ils risquent de fragiliser le sentiment d’efficacité et de confiance des parents en leur capacité à répondre aux besoins de leur nourrisson.

Cela peut représenter également une charge financière considérable pour les familles, mais aussi pour les systèmes de santé.

7 – Problèmes réglementaires

Plusieurs instances professionnelles ont pris position sur les interventions pour les freins de langue, l’ostéopathie crânienne et viscérale chez le nourrisson. American Academy of pediatrics.Identification and Management of Ankyloglossia and Its Effect on Breastfeeding in Infants: Clinical Report. 2024

Contrairement au code international de commercialisation des substituts du lait maternel de l’OMS, il n’existe pas de cadre international réglementaire concernant ce marché en pleine extension.

8 – Perspectives d’avenir

Les progrès en neurosciences, en lactation et en psychologie permettent aujourd’hui de mieux comprendre la régulation du nourrisson, l’interaction parent-enfant et le caractère transitoire de nombreux défis précoces comme les pleurs, les difficultés d’allaitement… Une prise en charge précoce, communautaire et multidisciplinaire, empreinte d’empathie, respectueuse du point de vue des parents et attentive au bien-être du nourrisson et des parents, est indispensable.

Les professionnels de santé doivent prendre conscience de la propagation rapide de la désinformation concernant les soins aux nourrissons sur les réseaux sociaux. Une exposition répétée, même à des affirmations inexactes, peut renforcer la perception de leur véracité – un phénomène connu sous le nom d’effet de « vérité illusoire ».

9 – Conclusion

Reconnaître les risques de médicalisation excessive et de désinformation, l’essor des thérapies alternatives et y répondre par une information opportune, multidisciplinaire et fondée sur des données probantes concernant la santé et les soins des nourrissons, constitue la meilleure voie pour soutenir le bien-être des nourrissons et de leurs familles.

Pour aller plus loin :

Que nous disent les pleurs d’un bébé ? – Co-naître

https://www.co-naitre.net/wp-content/uploads/2009/04/pleursautreregardGGF09.pdf

Nos formations

Rythmes, éveil, sommeil et pleurs du bébé – Co-naître

Communiquer autour de la naissance – Co-naître

Financement

Ce travail a été financé par la Fondation finlandaise pour la recherche pédiatrique (LI). Les autres auteurs déclarent n’avoir reçu aucun financement spécifique.

Rédaction : Groupe ACTUS Co-naitre ®